Les élof du CMR Saint-Jean visitent le World Presse photo et créent

Ci-dessus: Une photo de Mario Cruz, dans la catégorie environnement.

Le 18 septembre passé, Mme Cynthia Lemieux et les étudiants de sa classe de français langue seconde (niveau avancé) du CMR Saint-Jean sont allés visiter l’exposition du World Press photo qui se tenait à Montréal du 28 août au 29 septembre. Cette dernière présentait les photos de la prestigieuse compétition photojournalistique. Cette année, plus de 4700 photographes provenant de 129 pays ont participé au concours. Les œuvres exposées montraient des sujets d’actualité, de même que des reportages de long cours.

En plus de susciter la réflexion et la discussion, cette visite était préalable à un travail de création. Ayant étudié les codes stylistiques du genre réaliste, les élof devaient en effet choisir une des photos de l’exposition et s’inspirer de la courte description l’accompagnant pour rédiger un récit réaliste d’une page. L’activité a particulièrement été appréciée et a permis de découvrir des plumes de talent parmi les élof du CMR Saint-Jean. Ici-bas se retrouvent deux des textes composés par les élof : celui de Mme Yunna Kim, qui a écrit l’histoire de ce petit garçon endormi sur un vieux matelas crasseux dérivant parmi les déchets du fleuve Pasig aux Philippines (photo de Mario Cruz), et celui d’Alissar Mehanna, qui décrit le jour sombre de deux jeunes frères syriens (photo de Mohammed Badra, finaliste WWP pour la photo de l’année 2019).

https://www.expo-wppmtl.ca

Photo repérée sur la page Instagram de l’évènement : https://www.instagram.com/p/B19jDKiHba-/

Page twitter de Mohammed Badra avec ses photos :

https://twitter.com/badramamet

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Ma maison à Damas

Article d’Élof Alissar Mehanna

La salle est étroite, froide et presque vide, à peine éclairée par la lumière traversant la fenêtre. La table d’examen, sale et improvisée, tremble et menace de s’effondrer sous le poids du petit corps. Un garçon de sept ans y gémit, donnant des coups de pied à l’air et pleurant. Son visage est ensanglanté. Ses bras sont meurtris et il est nu-pieds. Son frère aîné se tient au-dessus de lui et tente de le réconforter. L’enfant continue de sangloter et s’accroche à lui. Ce dernier tremble, mais le serre fort pour oublier les explosions, la douleur et les bombes qui pleuvent dehors. Il voudrait pleurer aussi, mais il sait qu’il ne peut pas.

(6 heures plus tôt) Le soleil rosâtre filtre à travers les stores en lambeaux et caresse deux petites figures pelotonnées sur un vieux matelas. Chadi, 10 ans, et son frère Kadine, 7 ans, vivent avec leur père dans la ville de Douma, en Syrie. Leur appartement est exigu : une seule chambre, cuisinière à droite, miroir brisé et évier dans le coin gauche, des murs qui s’écaillent…

Parfois, Chadi repense à sa vieille maison et à sa propre chambre peinte d’un beau bleu ciel et surtout, à sa collection de chandails de foot. Malgré tout, il est reconnaissant d’avoir un toit au-dessus de sa tête. Il se lève tout à coup et enfile une paire de vieilles sandales déchirées. Il réarrange la couverture autour de son frère et se faufile vers leur petite cuisinière pour remplir la bouilloire noire d’eau. En attendant qu’elle se réchauffe, il prend le pain hebdomadaire et coupe deux tranches, laissant le plus gros morceau pour Kadine. Puis il s’assoit en tailleur sur les tuiles froides, ferme les yeux et écoute. Il n’y a pas d’avion ce matin, pas de bombes. Chadi est fier de pouvoir maintenant distinguer le bourdonnement du Su-22 syrien des chasseurs Flanker E de la Russie.

Les pas lourds de son père le sortent de sa stupeur. Ce dernier regarde son fils avec des yeux fatigués et tend sa main vers la bouilloire. Son casque est déjà sur sa tête. C’est vrai, le père de Chadi et Kadine est un casque blanc, une de ces âmes courageuses formant la défense civile syrienne. Chaque matin, il part déterrer les corps des décombres et transporter les blessés. Chadi est si fier.

À ce moment-là, l’aube s’estompe et le jour commence à poindre. Chadi doit retourner à la routine ; s’occuper de son frère est sa responsabilité à temps plein. Après le petit déjeuner, lui et Kadine demeurent chez Mme Marsin, la vieille dame d’à côté. Depuis que son mari et ses fils ont été tués, elle apprécie la distraction que lui procure le fait de surveiller les garçons. L’école a fermé il y a plus d’un an et Baba, leur père, ne veut pas qu’ils restent seuls.

Un peu plus tard, le silence inhabituel, mais accueillant du jour et le ciel bleu invitent les frères à rejoindre les autres enfants du quartier dehors pour une partie de foot. Ils n’ont pas entendu une seule explosion de toute la matinée. Ils jouent avec un vieux ballon usé et mou, plus gris que blanc, sur des montagnes de décombres. À tour de rôle, ils tirent le ballon entre deux poteaux métalliques pliés : leur but improvisé. Kadine se débat au début pour reprendre le contrôle de la balle, mais en suivant les conseils de son grand frère, il réussit à marquer. Les rires joyeux des garçons emplissent l’air.

Chadi se sent libre, libre comme quand ils étaient dans la vieille maison à Damas. Libre comme quand sa mère était vivante et que son père croyait encore en Dieu. Il ne pense ni à la guerre ni à la souffrance qui ravage son pays depuis deux ans. Il s’amuse, en effet, il s’amuse trop, car quand la bombe tombe en sifflant vers eux, il n’entend absolument rien. Elle frappe une maison de l’autre côté de la rue, mais la force de l’explosion assomme les enfants. Des morceaux de briques et des éclats de verre tombent du ciel. Il y eut un énorme son d’aspiration, comme celui produit par un aspirateur. C’est à cet instant que les hurlements angoissés commencent à fuser de part et d’autre.

À demi conscient, Chadi n’a qu’une pensée : Kadine. Il doit retrouver son frère. Il ouvre les yeux ; autour de lui, le monde est en flammes. Un épais nuage de fumée étouffe l’air. Sa gorge est emplie de poussière ; il tousse violemment et essaie de respirer. Il faut retrouver Kadine. Tout en ignorant la douleur dans ses poumons, il rampe vers le petit corps immobile, à peine visible sous les décombres. Il berce son frère dans ses bras et prie pour de l’aide. À travers la fumée, il voit l’éclat des casques blancs et entend les cris des secouristes. Il sent une main gantée sur son épaule, un homme tente de le guider vers une civière proche. Mais Chadi serre son frère contre sa poitrine, ferme les yeux et essaie de les transporter à leur ancienne maison à Damas.

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Le trésor du fleuve Pasig

Article d’Élof Yuuna Kim

Parmi le trafic bruyant du village de Kalawan, un jeune garçon d’à peine neuf ans avançait avec détermination. Il traînait derrière lui un vieux chariot défoncé dont les roues bringuebalaient. Comme d’habitude, les marchands s’alignaient sur les bords de la rue en préparation pour une longue journée de ventes. Sur la droite, la vieille madame Angangco remuait un grand pot d’adobo. Même les chiens errants du quartier salivèrent quand l’arôme du porc graisseux se répandit de sa marmite. À gauche, étendu dans sa chaise longue, monsieur Tan éventait ses cannes à sucre afin de chasser les mouches. Le garçonnet qui n’avait rien mangé depuis quelques jours prit conscience de sa faim et de sa soif douloureuses. Étant donné qu’il avait seulement 20 pesos en poche, il se contenta d’avaler sa salive pour apaiser son ventre.

Le relent des ordures pourrissantes indiqua à l’enfant qu’il s’approchait de sa destination, le fleuve Pasig. Cela ne le surprenait point parce que ça faisait déjà huit mois qu’il faisait le même trajet chaque jour. Il savait ainsi que ses narines s’habitueraient dans quelques minutes. Sans hésitation, le garçon ôta ses chaussures usées et il se précipita dans l’eau polluée pour commencer sa quête. Il scruta intensément la surface du fleuve et se mit à trier les déchets flottants. Autrefois, l’enfant était attristé en pensant aux poissons qui étaient morts en détresse, suffoqués par la saleté humaine. Maintenant, il ne pensait plus aux pauvres poissons et à leur pitoyable destin, ni aux injustices de la vie. Une seule chose l’intéressait : gagner sa vie. Selon ses expériences, les articles en métaux ou en verre étaient les plus rentables, ensuite, il y avait le caoutchouc, le plastique et finalement le carton.

Quelques heures plus tard, le vieux chariot débordait d’objets bigarrés comprenant un pneu de bicyclette, un tuyau rouillé, une poêle en fer et une douzaine de bouteilles en verre. Le jeune contempla sa récolte avec satisfaction. Pour lui, ce tas de déchets sans intérêt valait autant qu’une collection de trésors impressionnants. Tout excité, le petit enfila ses souliers de nouveau et il rebroussa chemin vers le village.

Le petit s’arrêta devant un garage dont l’entrée était marquée par une pancarte érodée sur laquelle était écrit « Réparation Limbaco ». Le bâtiment était vieux et le toit en tôle commençait à s’affaisser. À l’intérieur, monsieur Limbaco fumait une cigarette tout en recevant le courant d’air que produisait un ventilateur usé. En voyant l’enfant qui l’attendait à l’entrée, monsieur Limbaco prit sa canne et il se leva de son siège.

  • Kamusta, monsieur Limbaco ! Regardez tout ce que j’ai à vous vendre !

L’enfant fit des gestes dramatiques en direction de son chariot chargé. Monsieur Limbarco mit sa main dans sa poche pour sortir quelques pièces de monnaie.

  • Salamat, Abdu. Merci pour ton service, dit-il en souriant.

Les yeux du jeune Abdu brillaient en voyant la récompense. Ce soir, il ne mourrait pas de faim.